Usure, paresse, manque d’engagement : Les Sénégalais à l’épreuve des mobilisations citoyennes

5

Usure, paresse, manque d’engagement : Les Sénégalais à l’épreuve des mobilisations citoyennes
Usure, paresse, manque d’engagement : Les Sénégalais à l’épreuve des mobilisations citoyennes

Les Sénégalais n’ont pas perdu leur capacité d’indignation comme le prétendent certains. Ils savent s’indigner,  se révolter et prendre des initiatives. Ce qui semble ne pas être leur fort par contre c’est le passage à l’acte à travers les manifestations de rue, pacifiques. Très actif sur les réseaux sociaux, nombre de Sénégalais se limitent à l’usage du clic préférant éviter les flics en cas d’interdiction de marches.  Quitte à laisser perdurer le mal qu’ils désirent tant combattre.

Les raisons de s’indigner ne manquent pas dans notre beau pays, tout comme les motifs de descendre dans la rue d’ailleurs. Dans des pays où les citoyens ont bien compris les enjeux de l’heure, des démonstrations pacifiques mais fortes sont souvent organisées par une masse critique, afin de faire bouger les lignes. Au Sénégal, par contre, le défi majeur reste la mobilisation des forces vives, riches comme pauvres, jeunes comme vieux, politiques et société civile confondus. Si la mobilisation du 23 juin 2011 reste la référence en matière de protestation au Sénégal, à côté des évènements de mai 68, c’est moins parce que les raisons ne sont pas réunies que parce que le peuple s’abonne de plus en plus absent des rendez-vous cruciaux.

La réussite des mobilisations citoyennes dans certains pays d’Europe

Contrairement à la plupart des sociétés africaines où le combat politique prend souvent le dessus, en Europe, le combat citoyen regroupe plus de protestataires. C’est là que réside la plus grande différence. Quand l’essentiel est en danger, mêmes les partisans du régime en place peuvent s’inviter dans les manifestations pour rappeler aux élus pourquoi ils leur ont fait confiance.

En 2011, l’Europe a été secouée par une série de mobilisations menées par le « mouvement des indignés ». Protestant contre les conséquences de la crise économique de 2008, le mouvement qui trouve ses racines en Espagne va s’étendre dans toute l’Europe et secouer presque tous les régimes. Dans un contexte où le « printemps arabe » avait réussi à faire tomber les pouvoirs en Libye et en Egypte, les manifestations du « mouvement des indignés » vont regrouper des centaines de milliers de protestataires pour dire non à « la dictature des marchés ». Ce combat citoyen basé sur la désobéissance civile et la non-violence est né du constat des jeunes que les partis politique ne les représentent plus et qu’ils ne défendent que leurs intérêts.

La conjoncture difficile, qui est à l’origine des protestations en Europe ne s’est pas arrêtée avec le « mouvement des indignés ». En France, des mesures jugées antisociales du président Emmanuel Macron ont déclenché les mouvements d’humeur des « gilets jaunes », protestant contre une politique économique austère à travers des mobilisations hebdomadaires qui dureront des mois entre 2018 et 2019. Des appels à mobiliser lancés à travers les réseaux sociaux vont faire reculer le gouvernement sur l’augmentation de la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques.

L’Algérie et le Soudan: Deux cas d’école d’endurance

 Les mêmes causes produiront les mêmes effets au Soudan où des mobilisations contre la vie chère et le prix du pain vont rythmer le quotidien des Soudanais. Entre le 19 décembre 2018 et le 23 février 2019, des manifestations sont organisées contre le régime du président Omar El-Bachir. Mobilisés dans toutes les villes et notamment à la capitale Khartoum où ils élisent domicile devant le QG de l’armée, les indignés soudanais seront particulièrement réprimés mais finiront par faire vaciller le pouvoir. Malgré la révocation de son gouvernement le 23 février 2019 pour calmer la colère des manifestants, la mobilisation ne faiblit pas et Omar El-Béchir sera déposé par l’armée.

De même que la chute de Béchir ne constitue pas l’épilogue du combat citoyen contre le régime militaire, le départ de Bouteflika n’a pas réussi à faire taire l’indignation née des mobilisations contre sa déclaration de candidature en Algérie. Alors que sa maladie continue de le clouer à sa chaise roulante, le président Abdelaziz Bouteflika ambitionne de reconquérir le suffrage des Algériens qui s’y opposent farouchement. L’indignation générale qui aboutit au départ du pouvoir de Bouteflika, le 2 avril 2019, continue pourtant de mobiliser les gens chaque vendredi, afin de rendre le pouvoir aux civils. Malgré des mesures prises par l’armée, Algériens et Soudanais continuent de faire preuve d’endurance et exigent que le pouvoir soit rendu à qui de droit et sans condition. Le dénominateur commun à ces mouvements de protestation est la présence active de la société civile et des associations de défense des droits de l’homme.

Usure, paresse ou manque de motivations : les Sénégalais à l’épreuve des manifestations

Les mobilisations citoyennes aboutissent rarement, tout le contraire des manifestations politiques. L’engagement des mouvements citoyens n’est pas à démontrer mais tant qu’il est porté par les seules associations qui se réclament de la société civile, il y a peu de chance que le combat atteigne son objectif. Les dernières mobilisations de la plateforme « Aar Li nu bokk », protestant toujours contre l’octroi des contrats de pétrole et l’implication du frère du chef de l’Etat, en sont la preuve par neuf.

De moins en moins d’hommes politiques se joignent aux mobilisations et cela affaiblit le mouvement. Même s’ils ne cessent de faire le tour des plateaux de télés et radios, les chefs de partis et leurs militants ne s’approprient pas du combat sur le terrain comme c’est souvent le cas quand l’enjeu est purement politique. Eclatée avant l’élection de 2019, l’affaire Aliou Sall aurait suscité beaucoup plus de passions et drainé plus de monde. Visiblement, l’usure a commencé à faire son effet sur l’engagement même des citoyens.

Les différents appels à manifester et l’écho peu favorable

Lors du vote de la loi sur le parrainage le 19 avril 2018, le rappeur Kilifeu du groupe « Keur Gui », dégoûté par la non présence des Sénégalais sur le terrain de la protestation, avait lancé comme pour se désoler : « les Sénégalais sont des lâches ». L’amertume du rappeur s’expliquait par le fait que le peuple avait choisi de croiser les bras devant ce qu’il considérait comme un forfait assimilable à celui qui fut à l’origine des évènements du 23 juin 2011. Une partie du peuple avait fait fi de cet appel à ruer dans les brancards considérant que c’est une question purement politique.

Lors du rassemblement du samedi 6 juillet 2019, le leader du Pastef Ousmane Sonko avait constaté la faible mobilisation de la plateforme pour lancer un appel solennel aux Sénégalais d’être non pas derrière eux mais avec eux pour que la justice soit dite dans cette affaire. Auparavant, l’ancien inspecteur des impôts et domaines avait affirmé lors de la conférence de presse du 20 juin : « ce n’est pas le combat de Ousmane Sonko ou de tout autre politicien. C’est le combat de tout un peuple sénégalais. Il faut sortir dans la rue ».

Tout compte fait, ces différents appels n’ont pas eu l’effet escompté puisque de moins en moins de personnes se pointent dans les rassemblements. Pourtant, à travers les réseaux sociaux, les gens continuent de râler et de demander leur part du gâteau (400 mille CFA selon eux). Si les manifestations ne rassemblent pas, c’est souvent dû aux interdictions préfectorales qui cassent l’élan des mobilisations. Mais l’échec de celle d’hier à Guédiawaye où Aliou Sall est le maire, quoique autorisée, démontre non pas un désintérêt mais une passivité symptomatique de l’engagement d’un peuple désireux de tout changer par la magie du clic. Le contexte du déroulement de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) n’en est pour rien.

Par Ababacar Gaye

[email protected]

Vidéo à la Une sur SeneNews Replay

Source : SeneNews.com

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here