Reva, Goana, Prodac : Zoom sur ces projets qui devaient éradiquer l’insécurité alimentaire au Sénégal

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Reva, Goana, Prodac : Zoom sur ces projets qui devaient éradiquer l’insécurité alimentaire au Sénégal
Reva, Goana, Prodac : Zoom sur ces projets qui devaient éradiquer l’insécurité alimentaire au Sénégal

La question de la sécurité alimentaire a toujours été au centre des préoccupations des différents régimes. Toujours examinée, elle demeure cependant un problème entier en ce sens que l’insécurité alimentaire revient de façon cyclique et se pose avec acuité saison après saison. Des initiatives ont été prises certes, des plans mûris, mais leur exploitation et mise en œuvre a toujours été problématique. Du président Wade au président Sall, des projets allant dans le sens de booster le secteur agricole ont capté des centaines de milliards de francs Cfa sans résultats probants.

C’est une véritable manne financière qui a été injectée dans des projets de grande envergure pour éradiquer le chômage et la famine en milieu rural, même si l’on préfère verser dans l’euphémisme en parlant d’insécurité alimentaire. Le Sénégal n’a jamais été un pays alimentairement sûr, c’est-à-dire une terre où l’intégralité de la population vit sans soucis économiques. De l’indépendance à nos jours, et bien avant même, quelque part au Sénégal, des populations vivent au-dessous du seuil de la pauvreté et vivotent pendant que d’autres survivent difficilement. La seule différence est que ces difficultés n’étaient pas permanentes ; elles étaient saisonnières et ne survenaient qu’en saison sèche, quand les greniers devenaient vides et que les populations étaient obligées de recourir à l’exode rural pour joindre les deux bouts.

Un problème devenu chronique et permanent

Force est de reconnaître que la question de la famine ou de l’insécurité alimentaire en milieu rural est devenue plus stressante, et de problème saisonnier, il s’est installé aujourd’hui de façon permanente. Une seule chose suffit pour expliquer cet état de fait : la mauvaise pluviométrie. Depuis quelques années maintenant, l’hivernage n’est plus la période d’effervescence et d’abondance qu’il était jadis. La rareté des pluies a comme principale conséquence la mauvaise progression des cultures dont la plupart n’arrivent même plus à maturité. Malgré les devants pris par l’Etat en recommandant aux agriculteurs les semis à courte durée, beaucoup de paysans n’ont pas récolté quelque chose qui puisse leur permettre d’être en sécurité ne serait-ce que pour un mois. Cette culture vivrière à laquelle s’adonnent les paysans de l’hivernage en devient fortement atteinte et  totalement dénuée.

Ce sont exactement ces conséquences que sont en train de vivre quelques localités du Sénégal. Pendant que les plus chanceux, pour la plupart dans le bassin arachidier, affichent le sourire avec le démarrage de la campagne de commercialisation de l’arachide, les autres sont dans l’œil du cyclone. Et cette fois, ce n’est pas une spéculation, mais la parole de l’autorité. Cette autorité-là qui avait déjà réfuté la thèse de l’insécurité alimentaire, il y a quelques jours, quand l’ONG Action contre la Faim (Acf) annonçait sa présence à Matam. Sur la liste des villes mentionnées par M. Jean Pierre Senghor, Secrétaire exécutif du Conseil national de la Sécurité alimentaire, il y a en sus des départements de Matam, Kanel, Ranérou, ceux de Tivaouane, Podor et Salimata. Ces populations, parce que leur saison hivernale n’a pas produit l’effet attendu, ne peuvent que se suspendre à l’aide de l’Etat pour tenir encore jusqu’au prochain hivernage, lequel risque de répéter ses mauvaises surprises.

Les grands projets agricoles de Wade pour répondre aux attentes des populations

Décidément, l’Etat-sapeur n’est pas ce qu’il nous faut pour régler le problème de l’insécurité alimentaire. Un gouvernement inspiré ne doit pas se réduire à voler au secours des populations en difficultés économiques mais il doit s’investir à aider ces corps de métier comme il le fait avec des entreprises et autres industries en difficultés. Parce que le paysan est un contribuable au même titre que le chef d’entreprise, il doit bénéficier du même traitement et des mêmes garanties que lui. C’est sans doute ce qu’a compris le président Wade lorsqu’il décidait de mettre en place les projets Reva et Goana, les deux programmes agricoles les plus importants sous son magistère.

REVA : un rêve ambitieux qui ne produira pas les résultats escomptés.

En réponse au phénomène de l’émigration clandestine plus connue sous le nom de « Barça wala basàq » (Barça ou la mort), le président Wade lance dès 2006 le plan REVA (Retour vers l’agriculture). Il s’agira de promouvoir les exploitations agricoles modernes capables d’absorber le chômage des jeunes et de produire suffisamment de ressources, mais aussi d’augmenter les revenus des populations rurales. Dans le rapport de présentation du décret n° 2006-1336 du 29 novembre 2006 portant création de l’Agence nationale Retour vers l’Agriculture (REVA), il est mentionné que ledit projet « vise à réduire les inégalités entre les populations rurales et urbaines et entre les genres, ainsi qu’à la réduction puis à l’éradication de la pauvreté ». Aussi s’agissait-il « de lutter contre le phénomène de l’émigration clandestine et l’exode rural par la fixation des populations dans leurs terroirs et l’augmentation significatives des productions et des revenus ».

Ces objectifs déclinés devraient naturellement être accompagnés avec des moyens financiers colossaux. Le président Wade se donne ainsi les moyens de sa nouvelle politique agricole. Un budget de plus de 10 milliards CFA sera injecté dans le plan REVA entre 2006 et 2008 mais cela ne permettra pas d’atteindre les objectifs fixés notamment celui de créer 7 000 emplois à l’horizon 2012.

La Goana : une offensive aux résultats mitigés

C’est pour répondre à la crise mondiale de 2008 dont les répercussions sont traduites par une flambée des prix d’importation du riz et du blé que le président Wade élaborera un nouveau plan agricole. Même si le Reva existait toujours, le chef de l’Etat voulut accélérer le processus de l’autosuffisance alimentaire. Il ne s’agit plus de chercher à réduire le chômage des jeunes, mais plutôt à s’attaquer drastiquement aux problèmes de la famine et de l’insécurité alimentaire. Le nom est juste génial, « Grande offensive agricole pour la nourriture et l’abondance ». Comme le contenant, le contenu est aussi alléchant et aiguise l’appétit du peuple avant même sa mise en œuvre.

Lancée le 18 avril 2008, la Goana se fixe comme ultime objectif l’atteinte de l’autosuffisance alimentaire dans des délais courts. Le caractère ambitieux du programme réside dans la quantité de production attendue. Il s’agit de 500 000 tonnes de riz, 3 000 000 tonnes de manioc, 2 millions tonnes de maïs, 400 millions litres de lait et 43 500 tonnes de viande, entre autres, pour un coût global de 344,7 milliards Cfa pour la campagne de 2008-2009. Présentée ainsi, la Goana ne pouvait que convaincre la population envers laquelle le président Wade avait lancé un appel à mobilisation pour la réussite du projet.

Au regard des moyens injectés pour sa réalisation, les résultats de la Goana ne seront pas satisfaisants. La production sera importante mais elle n’atteindra pas l’autosuffisance encore moins l’abondance.  Lors des premières années de la mise en œuvre de la Goana, la production du riz paddy est estimée à 213 000 tonnes en 2007-2008, 502 000 tonnes en 2009-2010 et plus de 600 000 tonnes en 2010-2011. Pendant cette période, l’offensive se retrouve dans une bonne dynamique mais le défi de son maintien ne sera pas relevé en 2011 à cause d’une faible pluviométrie.

Prodac et autosuffisance en riz, les trouvailles du président Sall pour soulager le monde agricole.

Conscient que son projet d’émergence ne peut se faire sans une bonne politique agricole, le président Sall a décidé de mettre en œuvre un plan pour booster le secteur. A l’image de Reva et de Goana, le Programme des domaines agricoles communautaires (Prodac) est de l’avis de son premier coordonnateur Jean Pierre Senghor « un modèle novateur [qui] se veut de contribuer à la réduction de la précarité sociale en milieu rural en y créant les conditions favorables à la génération massive d’emplois et de richesses ». Sa création en 2014 répond donc aux besoins pressants de la population qui scandaient « dëkk bi dafa Macky » pour dire que les temps sont durs.

Un financement global de 72 milliards Cfa sera ainsi trouvé pour réaliser les domaines agricoles communautaires de Keur Momar Sarr, Keur Samba Kane, Médina Yéro Foulah, Niombato, Kaffrine, Séfa, Itato et Dodj. Selon Jean Pierre Senghor, « la campagne de 2014 a enregistré plus de 6000 emplois temporaires », ce qui permet de résorber le chômage, et réalisé « la sécurité alimentaire dans tous les villages engagés dans le DAC ». Mais le projet des domaines agricoles communautaires sera traversé par  beaucoup de scandales qui le dévieront de son premier objectif.

En juin 2018, un rapport de l’inspection générale des Finances révèle un scandale sans précédent dans la gestion du Prodac. Il s’agit d’une nébuleuse qui tourne autour de surfacturations, dépenses irrégulières, détournements de deniers publics, le tout s’élevant à plus de 517 000 000 Cfa. Cette affaire, révélée par le journal « Libération » va provoquer le limogeage de Jean Pierre Senghor et son remplacement par Mamina Daffe.

Mais le plus grand scandale lié au Prodac est celui mettant en cause le ministre Mame Mbaye Niang et portant sur 29 milliards Cfa. Cette fois-ci, c’est un rapport de l’inspection générale de l’Etat qui expose au grand jour cette affaire de corruption, laquelle va provoquer la démission-reconduction du principal mis en cause. Mais le montant dépasserait 29 milliards si l’on se réfère aux propose de Birahim Seck, coordonnateur du Forum civil, dans son livre intitulé « Lettre au peuple : Prodac, un festin de 36 milliards de francs CFA ».

Conclusion : l’insécurité alimentaire a encore de beaux jours devant nous

Malgré les centaines de milliards de franc Cfa investis pour le développement du secteur agricole et l’atteinte de l’autosuffisance alimentaire, la situation reste toujours catastrophique dans le monde rural. Des millions de ménage qui ne comptent que sur l’agriculture pour se développer se retrouvent ainsi dans la famine. Les problèmes nés de l’hivernage peu abondant ne sont guère résolus par les différents investissements dont les résultats sont toujours calés sur le court terme. Que ce soit avec le Reva, la Goana, ou le Prodac, les régimes ont toujours privilégié l’attente des objectifs avec des délais réduits parce que principalement intéressés par les dividendes à en tirer sur le plan électoral.

L’insécurité alimentaire a de beaux jours devant nous. L’Etat-sapeur qui ne cesse d’intervenir pour distribuer des vivres de soudure continue de se satisfaire de ce rôle peu flatteur. Des mesures consistant à distribuer des semis de courte durée et des subventions sur le prix des sacs de l’engrais par exemple ne font qu’office de mesures bouche-trous. L’Etat chante haut et fort sa volonté de résoudre la pauvreté et la précarité, mais le constat est qu’il semble se perdre éternellement dans sa politique agricole.

Par Ababacar Gaye/SeneNews

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Source : SeneNews.com

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