Présidentielle et débat télévisé : la Tunisie prend de l’avance sur le Sénégal

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Présidentielle et débat télévisé : la Tunisie prend de l’avance sur le Sénégal
Présidentielle et débat télévisé : la Tunisie prend de l’avance sur le Sénégal

Dans les grandes démocraties, notamment en Occident, c’est devenu une routine, un exercice banal auquel prennent part, avec enthousiasme, les candidats. Mais dans les pays africains, des réticences, de la méfiance, voire de la suspicion sont tenaces. Très peu de pays organisent de débats télévisés en prélude à des élections présidentielles. Les prétendants sont comme annihilés et inhibés par la peur à l’idée de faire face au peuple pour présenter leurs programmes. Et très souvent, ce sont des arguments spécieux et fallacieux plutôt que sérieux et rationnels pour récuser cet exercice. Ce fut le cas du Sénégal lors de la présidentielle du 24 février 2019. Pourtant, ce sont les citoyens eux-mêmes qui, de plus en plus, sont demandeurs de cet exercice.  Cette année, la Tunisie vient de franchir le cap dans la région du Maghreb avec l’organisation de 3 débats dans le cadre du scrutin du 15 septembre.

Délivrée de la dictature de Zine el-Abidine Ben Ali (1987-2011), suite à la révolution dit du jasmin, il y a 8 ans, la Tunisie fait son bonhomme de chemin sur la voie de la démocratisation. Suite au décès de l’ancien président Béji Caïd Essebsi (2014-2019), le 26 juillet 2019 et après quelques semaines de vacance du pouvoir, le pays va vers une élection présidentielle anticipée le 15 septembre. Malgré le sabotage des islamistes qui s’acharnent contre la jeune démocratie  ces dernières années, la Tunisie tente tant bien que mal de construire son expérience démocratique, à son rythme. Et cette année, elle a fait plus qu’inonver. En effet, dans le cadre de ce scrutin de la mi-septembre, le pays a pu initier pour la première fois une série de 3 débats télévisé entre candidats.

L’initiative a été conjointement porté par l’Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie), à la chaîne nationale El Wataniya et à la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle (Haica), avec l’appui de l’ONG Munathara. «On essaie de permettre aux électeurs de se faire par eux-mêmes une image plus précise de chaque candidat», a expliqué le PDG de Wataniya, la télévision nationale qui organisé  ces débats télévisés présentés comme un moyen de renforcer la démocratie.

«C’est la première expérience. Les choses se sont en gros bien déroulées. C’est une nouvelle façon de faire campagne, de permettre aussi aux électeurs d’avoir une idée sur les différents candidats, sur leur maîtrise des dossiers. Mais au premier tour, vu le nombre de candidats, c’était le seul format le plus adapté à la phase actuelle», a pour, sa part estimé,  Nour Lajmi, le président de la HAICA, l’instance de régulation des médias audiovisuels. Sa  réaction répond à ceux qui estiment qu’il n’y a pas eu un vrai débat entre les candidats. Toujours est-il que la classe politique tunisienne, semble-t-il attendait cet exercice parce que lors de la première élection présidentielle post-révolution, en 2014, certains candidats avaient déjà débattu individuellement avec des électeurs, mais pas tous ensemble et dans un cadre non officiel.

26 prétendants pour 1 siège

Ainsi, avec une pléthore de 26 candidats, ce sont 3 débats qui ont été organisés respectivement le 7, le 8 et le 9 septembre. Les candidats eux-même divisé en 3 groupes. Le premier débat a mis aux prises le 07 septembre, 7 candidats, en l’absence du 8è et favori, Nabil Karoui emprisonné récemment pour blanchiment d’argent depuis 3 semaines. Au premier débat, on avait des « poids lourds » ou les plus connus tel l’islamiste Abdelfattah Mourou, le premier président de la Tunisie post-révolutionnaire Moncef Marzouki, l’ancien Premier ministre Mehdi Jomaa, la pasionaria anti-islamiste Abir Moussi. Le deuxième s’est tenu le 08 septembre et le 3è  le 09 septembre.

Cet exercice démocratique extrêmement rare dans le monde arabe a été salué certes par de nombreux Tunisiens qui les ont suivis dans les cafés alors que d’autres les commentaient dans les réseaux sociaux. Avec un nombre pléthorique de 26 candidats, les débats ont été organisés par vagues et les questions ont été tirées au sort et modérés par deux journalistes

Selon divers politologues cités par Euronews , de nombreux électeurs, désarçonnés par le nombre pléthorique de candidats, pourraient se décider grâce à ces trois débats télévisés. Lors de chacun des débats, les  candidats ont planché pendant 2h30mn sur des questions relatives aux prérogatives régaliennes du chef de l’État – à la défense, la sécurité nationale et la diplomatie et ont fait une brève présentation de leurs programmes respectifs. Malgré tout les 26 candidats en lice peinent à convaincre certains Tunisiens. Il y a une sorte de rejet et de désintérêt de la classe politique. «Moi, franchement, je n’ai rien regardé, parce que je n’ai pas confiance. On a besoin d’une personnalité honnête et ces 26 personnes ne sont pas honnêtes malheureusement», dit une Tunisienne cité par Rfi.

L’art oratoire, un exercice périlleux

Le débat télévisé, c’est avant tout un exercice d’art oratoire, de prise de parole en public, qui a ses règles et ses codes. Et ce n’est pas donné à n’importe qui de le réussir. C’est même risqué. Parce que la moindre faute peut vous coûter votre crédibilité, dégrader votre image. En effet, la capacité d’émouvoir, de séduire, de plaire, de faire preuve d’empathie, de sincérité, et de convaincre n’est pas aisé. De même,  faire un accord parfait entre les mots et le langage du corps, c’est tout un art, mais avant tout, tout un travail de préparation.  Puisque le secret le mieux gardé des grands orateurs est la préparation. Avoir la bonne gestuelle, non stéréotypée, garder sa verticalité, avoir l’intelligence du regard parce que le public étant coproducteur votre discours, bien gérer son stress, être audible sans crier, mettre des nuances et de la couleur dans la voix et enfin avoir belle la prosodie et parler avec ses tripes sont aussi des techniques à maîtriser. Comme le titre de l’ouvrage de Bertrand Périer l’illustre de fort belle manière «La parole est un sport de combat».

Les candidats se révèlent

En tout cas le magazine Jeune Afrique croit savoir que dans le premier  débat, certains candidats semblent avoir à la lumière de l’analyse de l’expert en communication politique Karim Bouzouita, ont tiré leur épingle du jeu. «Moncef Marzouki et Abir Moussi se sont adressés à leur cible avec des messages clairs et clivants. Mohamed Abbou est apparu solide sur les dossiers mais il répondait comme un major de promo lors d’une soutenance de thèse. Abdelfattah Mourou est la grande déception de la campagne : excessivement théâtral, il s’exprime avec un volume de voix insensé pour la télévision. Abid Briki a été lucide sur les dossiers sociaux et culturels, bien lisible pour l’électorat de gauche, mais sans toutefois faire la différence. Néji Jalloul a semblé trop désinvolte Quant à Omar Mansour, il avait sa place dans le public, et non parmi les candidats». La Tunisie pays n’est pas connue pour être une démocratie avancée certes, mais là, c’est un pas considérable qu’elle vient de franchir en réussissant l’organisation de cet exercice, même si du fait du nombre de candidats, il n’y pas eu véritablement un  affrontement entre candidats.

La fuite en avant du Sénégal

En Afrique de l’Ouest francophone, la Côte d’Ivoire avait pu donner un beau débat empreint de courtoisie le 25 novembre 2010.  Alassane Ouattara et Laurent Gbagbo, qualifiés pour le second tour de la présidentielle avaient accepté ce duel télévisé avec des règles convenues de part et d’autre. Un exercice salué par les médias ivoiriens même si les téléspectateurs n’ont pas eu le choc qu’ils espéraient. C’est un bon point. Au Sénégal, en revanche, la fuite en avant est manifeste.  Une partie de la société civile, en l’occurrence les jeunes activiste avaient milité pour un débat dans le cadre du scrutin du 24 février 2019.

Mais sans aucun argument juste et valable, ce débat a été interdit pour la simple et bonne raison  que  seul le candidat  du pouvoir  n’en voulait pas. «Le Conseil national de régulation de l’audiovisuel précise que l’organisation de débats radiodiffusés ou télédiffusés, pendant la campagne électorale, incombe au régulateur, à la condition que tous les candidats y participent ; un débat ne peut être organisé que sur décision du CNRA»,écrit ainsi l’instance de régulation dans un communiqué. Manifestement, c’était le président Macky Sall, candidat sortant qui n’était pas particulièrement prêt à se livrer à cet exercice. En conséquence, l’autorité de régulation a purement simplement interdit ce débat même en l’absence du candidat Macky Sall. La British Broadcasting Corporation, (BBC, radio publique britannique) était prête à organiser  ce débat en collaboration avec d’autres structure dont l’Autorité de régulation  de l’audiovisuel (Cnra).

Bien sûr que c’est un exercice exigent qui nécessite les aptitudes en art oratoire que les candidats ne maitrisent pas forcément. Mais ils ont tort de ne pas les maîtriser parce  qu’ils sont des personnalités publiques appelés à prendre souvent la parole en public. A  un certain niveau de responsabilités, il va falloir surveiller ses arrières, s’offrir des formations en coaching et en leadership. Parce que prendre la parole c’est prendre le pouvoir.

Quatre candidats prêts, un refuse

Les quatre autres candidats de l’opposition Ousmane Sonko, El Hadj Issa Sall, Idrissa Seck et Madické Niang avaient donné leur accord. Puisqu’ils savent qu’ils n’avaient rien à perdre. Seul le candidat Macky Sall a refusé le débat. Mais comme organiser ce débat sans lui, le mettrait naturellement très mal à l’aise, le Cnra a préféré interdire cet exercice démocratique. D’aucuns auraient pu y avoir un aveu de faiblesse et il perdrait quelque part sa crédibilité. Et s’il acceptait l’exercice, c’aurait été une occasion toute trouvée pour un candidat comme Sonko de le malmener comme il fait face aux députés de la majorité à l’assemblée, le président ne pouvait se jeter dans la gueule du loup. Ses collaborateurs ont laborieusement tenté de justifier son refus sans convaincre personne.

«Le CNRA n’ayant accordé aucune autorisation dans le sens de l’organisation d’un débat, les chaînes de radio ou de télévision ne sont pas habilitées à diffuser une telle émission dans le cadre de la présente campagne électorale». Très certainement en 2024, la question au Sénégal prendra plus d’importance et ce sera probablement facile puisqu’il n’y aura pas un candidat sortant qui pourrait par le biais du Cnra interdire cet exercice.

Par Noël SAMBOU

Source : SeneNews.com

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