Pourquoi l’Eco dans sa formulation actuelle ne marchera pas – Entretien avec le Dr. Ndongo Samba Sylla

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Pourquoi l’Eco dans sa formulation actuelle ne marchera pas – Entretien avec le Dr. Ndongo Samba Sylla
Pourquoi l’Eco dans sa formulation actuelle ne marchera pas – Entretien avec le Dr. Ndongo Samba Sylla

L’Eco, future monnaie unique de la CEDEAO, dans sa formulation actuelle, est «un projet bancal» qui suscite beaucoup de questions comme celles tenant à la pertinence des critères de convergence et à l’absence de fédéralisme budgétaire. Tel est le point de vue de l’économiste Ndongo Samba Sylla. Intellectuel panafricaniste, fervent défenseur de la souveraineté monétaire des pays africains et partisan d’une abolition du franc CFA, M. Sylla doute de l’opérationnalité de l’Eco en 2020. L’économiste préconise plutôt la création des monnaies nationales solidaires entre elles mais affranchies de toute tutelle étrangère. Selon lui, l’Eco tel qu’envisagé est une copie problématique de l’Euro. Par ailleurs, sur le plan politique, M. Sylla doute de la bonne foi des pays comme le Sénégal et la Côte d’Ivoire qui, depuis les années 70, ont préféré s’intégrer à la France plutôt qu’avec les pays ouest-africains. Voici l’analyse d’ensemble de Ndongo Samba Sylla, il est docteur en économie et coauteur (avec Fanny Pigeaud) du livre : «L’arme invisible de la Françafrique. Une histoire du franc cfa». Entretien

«Il faut faire de l’Eco une monnaie commune et non pas une monnaie unique»

Les dirigeants de la CEDEAO ont exprimé le souhait le 29 juin dernier, à Abuja de lancer la monnaie unique en 2020. En termes de faisabilité et notamment de timing est-ce que c’est réaliste ?

2020 n’est plus très loin, c’est dans 3 à 4 mois. Je ne pense pas que l’Eco, monnaie unique à 15 (États) puisse être lancé en 2020.  Ça me semble impossible à cause des critères dits de convergence. Ce sont des critères qui ont été fixés au sein de la CEDEAO et que chaque État individuellement doit remplir avant d’entrer dans la zone Eco. Il s’agit par exemple d’avoir un taux d’endettement inférieur à 70% du PIB, un taux d’inflation inférieur à 10%, un déficit public inférieur à 5% du PIB. Or il y a beaucoup de pays qui ne remplissent pas ces critères. Par exemple, le Cap-Vert a un taux d’endettement qui dépasse 100%. Donc ce pays peut mettre au moins 10 ans avant de remplir ce critère de convergence. La Gambie c’est la même chose. Il y a d’autres pays comme la Sierra Leone, le Liberia, le Nigeria qui ont des taux d’inflation supérieurs à 10%. Si ces pays veulent être en dessous des 10%, il faut qu’ils mettent en place des politiques d’austérité qui vont, quelque part, les affaiblir sur le plan économique. Donc c’est très peu probable que ces pays-là réussissent tous les critères de convergence dans 4 mois.

Diriez-vous que ce sont potentiellement des pays membres de l’UEMOA, habitués déjà à ces critères de convergence dans le cadre du CFA sont ceux qui pourraient démarrer le projet Eco dès 2020 ?

Même dans l’UEMOA, il y a des pays qui ne remplissent pas les critères de convergence. Il y a quelques mois, la CEDEAO avait sorti un rapport ministériel dans lequel elle dit qu’aucun pays de la CEDEAO ne remplissait les critères de convergence en 2018. Il faut souligner dans le cas des pays de l’UEMOA qu’ils doivent tous remplir ces critères. Si un seul échoue, la situation peut être problématique. Ou bien l’UEMOA se désintègre. Ou bien on ferme les yeux sur les critères de convergence. Supposons que tous les pays de l’UEMOA remplissent les critères de convergence sauf le Sénégal. Qu’est- ce qu’on va faire ? Les autres pays vont intégrer la zone Eco et le Sénégal va créer une monnaie nationale ? Ce n’est pas envisageable. Et ça ce n’est que l’aspect technique.  Cet aspect, pour moi, n’est pas le plus important.

Quel est donc l’aspect le plus important ?

Le plus important, c’est l’aspect politique. A ce sujet, le Nigéria en 2017 avait dit très clairement aux 8 pays de l’UEMOA que s’ils veulent aller vers une monnaie unique CEDEAO, ils doivent fournir un plan de divorce d’avec le Trésor français. Parce que le Nigéria, un pays souverain, ne voudra jamais être sous la tutelle du Trésor français. L’Eco et le maintien du lien avec le Trésor français sont deux choses tout à fait incompatibles. Muhammadu Buhari, le président nigérian, l’a répété à plusieurs reprises et jusque-là rien. Le président ghanéen, Nana Akufo-Addo lors de son séjour en France en février 2019, disait à demi-mot sur Tv5 qu’il y avait des problèmes avec le Trésor français et la Banque de France par rapport à cette déconnexion souhaitée par le Nigeria. Ça veut dire qu’on aura beau épiloguer sur les critères de convergence, ce qui compte au bout du compte c’est le décrochage vis-à-vis du Trésor français.

Peut-on penser que l’Eco tel qu’envisagé pour 2020 est un franc CFA qu’on cherche subrepticement à élargir aux autres pays de l’Afrique de l’Ouest ?

Le président Ouattara avait fait une sortie pour dire que les pays de l’UEMOA remplissent tous les critères de convergence – ce qui est faux -, et que l’Eco pourrait dans un premier temps être fixé par rapport à l’euro alors que les chefs d’État de la CEDEAO s’étaient mis d’accord pour dire que l’Eco allait avoir un taux de change flexible. La déclaration de Ouattara va, quelque part, à l’encontre de ce qui a été agréé au niveau des chefs d’État. Est-ce un plan pour renommer le CFA pour que rien ne change ? Peut-être ! Dans tous les cas, évidemment les autres pays africains n’accepteront pas cela.

A quelles conditions peut-on avoir une vraie monnaie unique fonctionnelle qui intègre tous les 15 États membres de la CEDEAO ? Autrement dit, comment rendre réaliste le projet l’Eco ?

Il faudrait un autre logiciel économique parce que le logiciel qu’on utilise actuellement ne marche pas. Pourquoi ? Parce que tous les pays ne peuvent pas remplir en même temps les critères de convergence. Si on veut véritablement une monnaie unique à quinze, il faudra se passer de l’approche par les critères de convergence. Cela d’autant plus que l’histoire de ces critères de convergence est bien connue. Si on résume, ces critères ont été définis et imposés par l’Allemagne pour se dispenser d’être solidaire vis-à-vis de ses voisins européens dans le cadre de la monnaie unique européenne. Car, faut-il le rappeler, le peuple allemand n’a jamais voulu de l’euro. L’Allemagne a dit à ses voisins européens : « j’accepte d’entrer dans l’euro que si c’est moi qui écris les règles ! ». Donc il est assez étrange que les Africains veuillent reprendre ces critères – qui ne sont fondés sur aucune théorie économique valide – comme préalables à leur association monétaire. Nous voulons aller vers une association monétaire en partant de critères importés d’ailleurs qui présupposent l’absence de solidarité entre nous-mêmes ! Mieux, le fait de remplir ces critères de convergence (dite nominale) ne garantit nullement la convergence en termes réels, c’est-à-dire des performances similaires en termes de croissance économique, de taux de chômage, etc.

Même si les critères de convergence étaient en remplis est-ce que tous les autres préalables le seraient pour une monnaie unique en 2020 ?

L’Eco en 2020, à mon avis, il ne faut pas y penser. Mais pour un horizon plus lointain peut-être. Le projet Eco en lui-même est bancal. Pourquoi ? Parce que c’est une réplique problématique de l’euro qui lui-mêmene marche pas. Quel est le vice fondamental de l’euro ? L’euro a été une initiative des politiciens européens : français et par la suite allemands. Et ces politiciens savaient dès le départ que l’euro ne marcherait pas. Parce que vous ne pouvez pas avoir une monnaie unique sans le pilier complémentaire du fédéralisme budgétaire, c’est-à-dire la mise en place d’un Trésor fédéral qui dispose de fonds conséquents – prélevés sur les budgets de chaque État – destinés à corriger les disparités entre les pays et à relancer les économies en proie à une conjoncture difficile. Quand vous êtes dans une zone monétaire, les pays membres pris individuellement n’ont plus de souveraineté monétaire. La France n’a plus de souveraineté monétaire, la Grèce, le Portugal, etc. Ça veut dire qu’ils ne déterminent plus eux-mêmes les taux d’intérêt au niveau national, ils ne peuvent plus utiliser le taux de change pour relancer leur compétitivité-prix dans les périodes de crise, etc. Dans ces conditions, le fédéralisme budgétaire est indispensable car il permet de compenser le fait que les pays pris individuellement n’ont plus la possibilité de recourir à la politique monétaire et de change pour s’ajuster.

Les politiciens européens savaient bien tout cela. Ils se disaient : « notre projet est très bancal parce nous savons qu’il est absurde d’avoir une monnaie unique sans un gouvernement politique. Nous savons également que nous allons tomber car nous ne marchons que sur un seul pied (monnaie unique sans fédéralisme budgétaire). Seulement, quand il y aura la crise, nous n’aurons plus le choix : le gouvernement politique s’imposera ». Donc pour les politiciens européens, la première crise d’un euro bancal devait, espéraient-ils, conduire au gouvernement politique (ou au minimum au fédéralisme budgétaire). Ce n’est pas ce qui s’est passé depuis 2008. L’euro a appauvri la plupart des pays européens. Au lieu du gouvernement politique, c’est plutôt la résurgence des nationalismes. Les politiciens européens ont délibérément choisi de mettre la charrue avant les bœufs en lançant l’euro. Et nous voudrions, avec le recul historique que nous avons, répéter aveuglément les mêmes erreurs ?

Cette analyse ramenée dans le contexte de la future zone Eco dit quoi ?

Dans le cas de la future zone Eco, non seulement, il n’y a pas ce fédéralisme budgétaire, mais en plus, on limite les États sur le plan de leurs marges de manœuvre budgétaires. Quand certains États vont faire face à des difficultés économiques qu’est-ce qui va se passer ? Ils ne peuvent pas dévaluer leurs monnaies, ne peuvent pas faire baisser les taux d’intérêt et comme ils ne reçoivent pas de soutien de la part de l’Union monétaire Eco du fait de l’absence de fédéralisme budgétaire, ils ne pourront s’ajuster que très douloureusement via la « dévaluation interne », c’est à dire la baisse des prix intérieurs, la faillite des entreprises, l’augmentation du chômage, etc. Avec de telles politiques d’austérité, les économies mettront beaucoup d’années avant de se remettre à flot. C’est ça le mode d’ajustement quand on est dans une monnaie unique où il n’y a pas de fédéralisme budgétaire. C’est ce que par exemple la Grèce vit depuis plus de dix ans.

Avez-vous été surpris par cette décision d’Abuja de la création de l’Eco en 2020 et surtout par l’engagement Ouattara qui a toujours été, pourtant, un fervent défenseur du franc CFA ?

Ce qu’il faut comprendre c’est que le Sénégal et la Côte d’Ivoire, depuis les années 70 ont pris l’option de s’intégrer davantage avec la France/l’Europe qu’avec leurs voisins anglophones et lusophones de la CEDEAO. C’est un choix politique qui a été fait et qui persiste. Il y avait une volonté de réforme du franc CFA exprimée notamment à l’époque par le président nigérien Hamani Diori (1960-1974) qui a été conseillé par des économistes comme Samir Amin. Celui-ci avait par exemple proposé un plan de sortie du franc CFA où les quinze pays de l’Afrique de l’ouest s’intégreraient dans le cadre d’une zone monétaire de l’Afrique de l’Ouest. Le plan de sortie de Samir Amin avait été rejeté par le Sénégal, la Côte d’Ivoire et naturellement par la France. De toutes les façons depuis les années 70, le Sénégal et la Côte d’Ivoire ont été les principaux freins à une intégration monétaire et économique au sein de l’Afrique de l’Ouest.  Ils peuvent parler de l’Eco sans doute pour faire taire les critiques sur le franc CFA. En réalité, ils n’ont pas envie de sortir du CFA, j’imagine pour des raisons de politique interne mais aussi, certainement, en raison de la pression de la France.

Il paraît qu’à Abuja les techniciens ne s’entendaient pas sur bien des aspects…

La question de l’Eco n’est pas une affaire technique ou économique, c’est une affaire avant tout politique. La monnaie elle-même c’est une affaire de confiance. Est-ce que les Africains ont confiance en eux-mêmes ? Est-ce qu’ils sont prêts à faire preuve de solidarité ? Si la réponse est oui à ces deux questions, on peut aller à l’Eco rapidement. Dans le cas contraire, ce n’est pas la peine de lancer l’Eco. Il faut que chacun ait sa propre monnaie nationale. Parce que toute monnaie repose sur le fondement de la confiance. Quand vous mettez des critères de convergence qui présupposent l’absence de solidarité, le projet ne peut qu’être bancal. L’Eco tel qu’on l’envisage n’est pas une réelle alternative au franc CFA dont nous devons nous séparer. C’est une sorte de CFA sans la France. Ça veut dire que c’est un projet monétaire qui épouse les contours de l’orthodoxie néo-libérale.

Faut-il donc garder le statu quo, en maintenant le CFA et attendant un gouvernement fédéral qui pourrait faciliter la création d’une monnaie unique connaissant la réticence de nos chefs d’État ?

Pour que l’Eco marche il faut un gouvernement politique. Il faut toujours se rappeler que la monnaie est l’instrument d’un Etat. Une monnaie qui ne repose pas sur le pouvoir d’un Etat est destinée à l’échec. Croire que l’on peut séparer l’autorité qui prélève l’impôt de l’autorité qui émet la monnaie relève d’une vision économique orthodoxe qui a été rudement mise à mal par les développements qui ont suivi la crise financière de 2007-2018. S’il n’y a pas un gouvernement de la CEDEAO, ou du moins le socle minimal du fédéralisme budgétaire, une monnaie unique Eco ne se justifie pas. Quand je dis que la version actuelle du projet Eco est bancale, je ne soutiens pas pour autant qu’il faille garder le franc CFA. Nous devons nous débarrasser du franc CFA. Comme les États de la CEDEAO ne sont visiblement pas prêts pour l’intégration politique, il faut que chaque pays ait sa monnaie nationale émise par sa banque centrale nationale.

Quinze monnaies nationales dans ce cas. Qu’est-ce que cela va changer ?

L’existence de monnaies nationales ne signifie pas absence de solidarité, comme c’est le cas aujourd’hui. On peut concevoir l’Eco comme une unité de compte commune et non pas comme une monnaie unique. De cette manière, l’Eco va faciliter la convertibilité des monnaies africaines entre elles et le commerce entre les pays africains. Avec l’Eco comme monnaie commune, les pays africains pourraient commercer entre eux sans passer par les devises dominantes. La solidarité peut aussi s’organiser à travers la mise en commun d’une partie des réserves de change des pays africains gérée par un Fonds monétaire africain. Ce qui contribuerait à nous soustraire un tant soit peu de la tutelle du FMI. Enfin, on pourrait songer à mettre en place des politiques communes pour atteindre l’autosuffisance alimentaire et énergétique à l’échelle de la CEDEAO. Ce type d’intégration a l’avantage de concilier solidarité régionale et flexibilité macroéconomique au niveau national. C’est aussi un schéma d’intégration qui sert de test pour une intégration économique et politique plus poussée.

Finalement ceux qui applaudissent le projet Eco estimant qu’on s’affranchirait ainsi du franc CFA n’ont pas compris tous les enjeux…

D’un point de vue politico-symbolique, c’est important de mettre fin à la tutelle française. Mais mettre simplement fin à la tutelle française ne règle pas nos défis monétaires. Il y a beaucoup qui défendent l’Eco parce qu’ils se disent qu’il faut se débarrasser de la tutelle française. Je trouve que ce point de vue n’est pas complet. Parce qu’on peut avoir une monnaie débarrassée de la tutelle française mais qui fonctionnerait comme le CFA ou contre les peuples. Ce qu’il faudrait, c’est une monnaie véritablement souveraine. Ce qui suppose un autre cadre de politique économique orienté vers la mobilisation des ressources domestiques avec la volonté de ne jamais s’endetter dans les monnaies étrangères. Et aussi que les Africains aient confiance en eux-mêmes et soient solidaires les uns vis-à-vis des autres.

Vous insisté sur la nécessité pour les pays d’être solidaire. Pensez-vous qu’il voudront vraiment s’inscrire dans cette démarche dans le cadre de la monnaie unique ?

Si les Sénégalais ne sont pas prêts par exemple à accepter qu’on prélève 4 ou 5% du budget de leur État pour aider un voisin en difficulté, disons le Niger, il ne faut pas aller vers une monnaie unique Eco. Parce que c’est seulement à cette condition, avec la solidarité budgétaire, qu’une monnaie unique peut marcher.  Il faut dire également que si l’Eco doit être crédible comme monnaie unique, il devrait être une sorte de naira bis en raison du poids important du Nigeria. Le Nigeria pèse 200 millions d’habitants – dans 30 ans c’est 410 millions d’habitants – et représente 2/3 du PIB de la CEDEAO plus la Mauritanie. La politique monétaire dans la zone Eco devra probablement refléter la conjoncture du Nigeria qui est un pays pétrolier, ce qui n’est pas le cas de la plupart des autres pays de la région. En somme, un Eco crédible requiert d’un côté l’acceptation du leadership du Nigeria par les autres pays de la CEDEAO et d’autre part l’avènement d’un Nigeria nouveau qui a conscience de son rôle de leader continental et qui privilégie l’intérêt régional sur l’intérêt national. Une fois de plus, nous en revenons à la politique ! J’espère que les décideurs africains ne feront pas la même erreur que leurs homologues européens. Se dire qu’il faut juste avancer (lancer l’Eco comme monnaie unique) et que les préalables (fédéralisme budgétaire/gouvernement politique) seront réglés au fur et à mesure est un pari irresponsable.

Source : SeneNews.com

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