Déficit de Sang : quand l’Etat se désintéresse des lois sociales au profit des lois électoralistes

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En matière de don de sang, le Sénégal est encore loin de la norme de l’Organisation mondiale de la santé (Oms)  qui est de 10 donneurs sur 1000 habitants.  Conformément à cette norme si on est 15 millions d’habitants, il faut 150 000 poches par an. Or, aujourd’hui,  le Sénégal ne dispose que de  80 000 poches de sang par an.  C’est cette insuffisance de réserve de poches qui est à la base du déficit chronique de sang au Centre national de transfusion sanguine (Cnts). Dans cet entretien, le secrétaire général du Syndicat unique des travailleurs de la Santé et de l’Action sociale (Sustas), Mballo Dia Thiam relance la problématique du vote de loi sur la transfusion sanguine tout en faisant  ébauches de solution afin de rendre le sang dans Centres nationaux de transfusion sanguine.

Le Sénégal est toujours en déficit de poches de sang, avec une demande bien plus forte que les dons enregistrés par le Centre national de transfusion sanguine. Quelle est l’origine de ce déficit Dr. Mballo Dia ?

Dr. Mballo Dia : Cette situation de pénurie de sang dans les Centres de transfusion sanguine (Cnts) ne date pas d’aujourd’hui. D’ailleurs si l’on remonte à notre plateforme revendicative de 2012 et les accords de 2014, l’on peut voir la proposition du vote de loi portant transfusion sanguine. Alors si cette demande a été sollicitée,  c’est parce que nous savons que la transfusion sanguine est très peu encadrée au Sénégal. Nous avons un CNTS qui n’a pas de relation hiérarchique directe avec les banques de sang. Or, les centres de transfusion régionale devaient être des succursales pour ne pas dire des émanations du Cnts. Chaque hôpital a créé sa banque de sang et l’hôpital n’a pas cette vocation vu qu’il peut demander du sang. Mais, c’est au Cnts, ou par ces services décentralisés de collecter du sang et de le donner aux hôpitaux ou aux structures de santé.

SeneNews : N’y a-t-il pas d’autres méthodes de collecte de sang ?

Dr. Mballo Dia : Si. On peut opter pour ce que l’on appelle l’hémovigilance, qui est un ensemble de procédés permettant d’avoir du sang en propre destiné à la consommation. Il faut donc surveiller le sang du donneur au receveur avec les mêmes standards de Dakar qu’ailleurs. Ce qui n’est pas évident au Sénégal. Maintenant, cette loi permettrait de donner au Cnts la plénitude de sa mission tant au niveau national que régional. Et, on pourrait même, par péréquation donner du sang à des structures qui en demanderaient. Parce que, si les ratios pour ne pas dire la norme est de 150 000 poches, on en est à 80 000 poches,  au Sénégal. Ce qui équivaut à 5,6 % de la norme. Seulement, si l’on est à 5,6 % sur l’étendue du territoire, au niveau du centre on en est à 12 poches. Ce qui signifie que le centre dépasse la norme mais les agents n’ont pas atteint la moyenne. Vous voyez ce que cela pose comme difficultés. Maintenant, se pose aussi le problème du financement de la santé. Si l’on arrive à voter cette loi, non seulement on pourra encadrer le financement  conséquents, mais on aura moins de pénurie ainsi qu’une surveillance assez correcte de la transfusion sanguine à tous les niveaux. D’autant plus que le sang total n’est pas requis pour chaque demande de sang. Souvent, on a besoin que de globule rouge ou de plasmas ou de plaquette ou même d’autres éléments du sang.

SeneNews : A votre avis, qu’est ce qui est à l’origine de ce retard du vote de la loi  sur la transfusion sanguine ?

Dr. Mballo Dia : Parce que tout simplement tout ce qui intéresse le gouvernement, c’est des lois portant sur les élections. Mais, quand il s’agit des lois dites sociales, le gouvernement freine les pieds. Etant donné que dans notre plateforme revendicatif nous avions non seulement la loi portant transfusion sanguine mais aussi la loi portant transplantation d’organes. Cette dernière a certes été votée par l’Assemblée nationale mais, jusqu’à présent aucun dispositif sécuritaire n’est mis en place pour permettre la transplantation de reins. Or, la dialyse, on aura beau acheté des machines, cela ne réglera pas le problème de l’insuffisance rénale, c’est la greffe rénale qui est la panaché. C’est valable aussi pour la loi d’orientation sociale, on parle des enfants de la rue, alors qu’en 2008, nous avions les assises sur l’action sociale et nous avions non seulement conclu sur la loi d’orientation sociale, mais aussi nous avions battu le macadam pour que cette loi soit votée en 2010. La même année, nous nous sommes battus pour que le gouvernement sorte le décret sur la carte d’égalité des chances. Jusqu’à présent, cette carte d’égalité est donnée de manière quelconque. J’ajouterai même la loi sur la médecine traditionnelle qui est en train de traîner à l’Assemblée nationale or, chaque jour, ce sont des organes que l’on extrait à des cadavres. Donc le gouvernement ne s’empresse pas sur les lois dites sociales.

SeneNews : Pensez-vous que c’est un problème de suivi sur ces projets de loi ?

Je dirais plutôt que c’est un problème de volonté. Etant donné que si, l’Etat avait cette volonté de voter la loi d’orientation familiale, on n’en serait pas là aujourd’hui ; pareil pour la médecine traditionnelle et la transfusion sanguine. Même la loi portant santé de la reproduction a été votée depuis 7 ans mais, il n’y a même pas un décret. Ce qui fait que nous ne sommes pas étonnés vu que le gouvernement ne se presse pas pour ces genres de lois. Et c’est vraiment dommage. Mais, de toute façon, nous sommes dans notre rôle.

SeneNews : Avec les cas de décès notés à Matam (50) et à Rufisque (1) à cause de la pénurie de sang, doit-on s’attendre au pire dans les Cnts si le gouvernement ne réagit pas vite?

Dr. Mballo Dia : Bien sûr. Parce que si, la question n’est pas réglée en amont, nous aurons tout le temps ces problèmes, dès lors que le sang ne se fabrique pas. Certes, nous pouvons avoir quelques artifices mais cela ne règle pas la question du sang. Le don de sang, c’est un humain qui le donne à un autre humain. En plus, on remarque de plus en plus qu’il n’y a pas assez de promotion de sang. Maintenant, la santé et l’action sociale étant des actions transférées, les collectivités sont interpellées. Et, je vous dis que le centre de transfusion sanguine n’a aucune emprise directe sur les banques de sang locales ou régionales du fait que chaque structure a créé sa banque de sang et travail en fonction de ses moyens. Il y a des banques de sang qui n’ont même pas les moyens de leur existence pour ne pas dire les moyens de leur fonctionnement. Par conséquent, chaque hôpital se débrouille avec sa banque de sang avec ses propres moyens.

SeneNews : Le déficit de sang se fait plus sentir dans les régions qui sont moins alimentées. Comment l’expliquez-vous ?

Dr. Mballo Dia : Il y a deux raisons pour expliquer cette situation : la première raison est que ces banques de sang n’ont pas assez de moyens pour faire assez de stratégies du fait qu’on attend des donneurs au niveau des banques de sang. Mais, souvent aussi, il faut avoir des stratégies avancées ;  aller à la rencontre des donneurs là où ils sont. Ce qui n’est pas évident vu que c’est un problème de logistique, un problème d’intendance. Parce que le sang coûte cher dans sa collecte et dans sa mise en service. D’autant plus que ce n’est pas tout le sang collecté qui est propre à la consommation. Il y a du sang que l’on verse inéluctablement parce qu’il y a des difficultés. Donc, cela demande beaucoup de ressources et le Cnts n’a pas les moyens de son financement. Ce sont les bailleurs qui aidaient pour nos opérations, mais, aujourd’hui, le Fond mondial est en train de se retirer progressivement et, le gouvernement ne se prépare pas à cette éventualité. La deuxième raison, on peut dire que les gens ont d’autres préoccupations que de donner du sang, d’autres ont peur de la piqûre.  Aussi, il y a des personnes qui ont peur de connaitre leur statut sérologique depuis qu’il y’a eu le Sida et les autres maladies annexes.

SeneNews : Il y a beaucoup de spéculations qui disent que le sang se vend. Est-ce vrai ?

Dr. Mballo Dia : Le sang ne se vend pas. Il y a seulement le prix de section qui est doit être remboursé. Mais cela ne veut pas dire que le sang est vendu même si il faut reconnaître qu’il y a un coût.

SeneNews : Quel doit être la solution à prendre pour remédier au déficit de sang et surtout booster la donne ?

Dr. Mballo Dia : Il faut que l’on repositionne le Cnts pour que, à travers un cadre légal et pertinent, le centre ait un démembrement au niveau des régions. De ce point de vu, quand il y a un problème de sang, un avion ou un véhicule bien conditionné peut aller compenser ce déficit de sang. Il faut aussi préconiser le financement. Ce qui peut nous procurer de l’hémovigilance. Ainsi, on pourra trouver le sang du donneur bénévole au receveur. Ce qui fait que dans cette chaîne de responsabilité, on aura tous les standards. Et comme je l’avais dit, on ne transfuse pas tout le sang. Dès fois on a besoin que de globules rouges, de plasmas ou même de plaquettes. Cette séparation de sang doit être faite à tous les niveaux de la pyramide et au niveau de chaque banque de sang. Malheureusement, il n’y a que certains centres de transfusion ou on le fait.

Source : SeneNews.com

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